03/05/2026
33ᵉ Journée mondiale de la liberté de la presse | Stade et souveraineté : pour une architecture africaine de la parole culturelle
Il existe une architecture, patiemment élaborée au fil d'un dialogue entre droit et journalisme culturel, qui distingue et articule quatre niveaux : la liberté d'information (droit du citoyen de chercher, recevoir, répandre), la liberté des médias (garantie institutionnelle), la chronique (témoignage sensible) et la critique (évaluation argumentée). Ce modèle a la force de la clarté. Il sépare le cadre du contenu, le titulaire du droit du professionnel qui l'exerce. Il évite de confondre, comme on le fait depuis trop longtemps, la liberté de la presse avec le privilège du journaliste, ou la critique avec la chronique. Une formule l'incarne : les libertés sont le stade, les genres sont les joueurs. On ne peut pas jouer sans stade, et un stade vide ne sert à rien.
Cette architecture est précieuse. Mais précisément parce qu'elle est puissante, il faut, en ce jour anniversaire de Windhoek, lui demander ce qu'elle tait. Non pour la démolir, mais pour l'habiter. Pour l'africaniser.
I. Les silences du stade
Le modèle suppose un stade et des joueurs. Mais qui finance le stade ? Qui paie les joueurs ? Dans un monde où la publicité migre vers les plateformes, où les aides à la presse se raréfient ou s'orientent selon des logiques clientélistes, la liberté des médias sans viabilité économique est une coquille vide. Le deuxième niveau — la garantie institutionnelle — devrait intégrer un pilier économique : le droit à des ressources stables, transparentes et non discriminatoires. Sans quoi le stade existe sur le papier, mais l'herbe y est si rare que seuls quelques clubs fortunés peuvent y jouer. Et la critique indépendante, surtout la critique artistique qui ne fait pas vendre, devient un luxe que les rédactions ne peuvent plus s'offrir.
Deuxième silence : le public comme acteur, pas seulement comme bénéficiaire. Le tableau place le citoyen au premier niveau, titulaire du droit de savoir. C'est juste, mais c'est passif. Le public du XXIᵉ siècle ne fait pas que recevoir : il commente, partage, devient chroniqueur sur les réseaux sociaux. Un spectateur qui filme un concert avec son téléphone et le diffuse avec un commentaire en direct exerce-t-il sa liberté d'information ? Fait-il une chronique artistique ? Les deux, probablement. L'architecture, trop étanche, risque de ne pas voir la marée des paroles horizontales.
Troisième silence, le plus lourd de conséquences pour le champ culturel : la question de la légitimité. Qui est chroniqueur ? Qui est critique ? Le modèle répond par la fonction : le chroniqueur témoigne, le critique évalue. Mais dans des sociétés où la parole légitime a été historiquement confisquée par des élites urbaines, occidentalisées, souvent masculines, le critique a été un homme, souvent un étranger ou un Africain formé à l'étranger, jugeant des œuvres avec des critères forgés pour d'autres cieux. Que vaut une critique qui évalue une musique de transe beti avec des outils conçus pour l'opéra ? L'architecture ne dit rien des conditions culturelles de son propre exercice. Or, célébrer la liberté de la presse un 3 mai, c'est aussi se demander : liberté pour qui, pour dire quoi, avec quels mots, selon quelles esthétiques ?
II. L'épreuve du réel : l'Afrique racontée par d'autres
Ces silences ne sont pas théoriques. Ils sont saignants. Ouvrez les flux. Qui chronique nos festivals ? Trop souvent, des envoyés spéciaux payés par des rédactions du Nord. Qui critique nos expositions ? Des plateformes financées par des fonds dont les agendas nous échappent. Qui archive nos mémoires ? Des serveurs à Francfort. Des artistes attendent la venue de correspondants étrangers pour exister médiatiquement. D'autres modifient leur création pour correspondre aux appels à projets d'instituts étrangers. Voilà où mène l'absence de médias culturels souverains : à une création sous perfusion, à un public qui se connaît à travers le regard de l'autre.
Reprenons l'architecture à quatre niveaux, mais passons-la au crible de la souveraineté.
· Liberté d'information culturelle
· Si nous sommes souverains : accès aux budgets, aux archives, aux politiques. Le citoyen sait et peut débattre.
· Si nous sommes dépendants : opacité. On découvre nos politiques culturelles dans le rapport d'un bailleur.
· Liberté des médias culturels
· Si nous sommes souverains : des rédactions choisissent de couvrir le CIMFEST (Cameroon International Music Festival) ou le CAMIFF (Cameroon International Film Festival) parce que c'est important pour nous.
· Si nous sommes dépendants : on couvre ce qui intéresse le donneur d'ordre. Le reste est un angle mort.
· Chronique culturelle/artistique
· Si nous sommes souverains : « J'étais au PAPOSY. 3000 personnes ont vibré sur du mboko rap. Voici ce que ça dit de notre jeunesse. »
· Si nous sommes dépendants : « L'art africain est à l'honneur à Bâle. » L'Afrique comme objet, pas comme sujet.
· Critique culturelle/artistique
· Si nous sommes souverains : « Cette œuvre rate son propos sur la mémoire coloniale. Voici pourquoi, selon nos grilles à nous. »
· Si nous sommes dépendants : « C'est authentique, c'est coloré, c'est vibrant. » 3/5. La critique exotique.
La souveraineté, ce n'est pas seulement chanter en langues nationales ou porter le ndop. C'est décider soi-même de ce qui mérite d'être vu, lu, entendu, critiqué, archivé. C'est quand la chronique raconte notre présent et que la critique juge avec nos critères. Sinon, nous importons jusqu'à notre propre regard.
III. Manifeste pour une souveraineté de l'information culturelle
La Déclaration de Windhoek de 1991 fut un acte de souveraineté informationnelle. Des journalistes africains, réunis sur le sol namibien, affirmaient que « la création, le maintien et la promotion d'une presse libre, indépendante et pluraliste sont essentiels au développement et au maintien de la démocratie, ainsi qu'au développement économique ». Trente-cinq ans après, la question qui prolonge la leur est posée : avons-nous des médias culturels africains, libres et pluralistes ? Avons-nous des Rubricart, des Afrikult, des Mosaïques, dotés de modèles économiques qui ne soient pas l'aumône ? Avons-nous des critiques souverains, armés de nos grilles d'analyse, publiant dans nos langues, pour nos publics ?
La liberté de la presse est née en Afrique pour que l'Afrique se parle à elle-même. La liberté des médias culturels est le chapitre suivant. Elle seule garantit que nos imaginaires ne seront plus des colonies. Pour cela, l'ingénierie culturelle et la médiation ne doivent pas être opposées. L'une construit les stades, l'autre y fait advenir le sens. Trois chantiers s'imposent pour que le sens soit nôtre.
Chantier 1 : Libérer l'information culturelle.
Exiger une loi d'accès aux données culturelles : budgets, conventions, bilans des instituts, statistiques de fréquentation. Un créateur ne peut se projeter dans le noir. Un citoyen ne peut débattre sans chiffres. La souveraineté est documentée ou n'est pas.
Chantier 2 : Financer la liberté des médias culturels.
Créer des fonds nationaux, publics et privés, dédiés aux médias culturels indépendants. Pas pour contrôler leur ligne, mais pour garantir leur existence. Un pays qui n'a pas les moyens de rémunérer ses critiques d'art paiera toujours le prix du silence. Créons le « Fonds Windhoek de la critique africaine ».
Chantier 3 : Former des chroniqueurs et des critiques souverains.
Produire des professionnels capables de raconter et de juger depuis nos propres ancrages. La médiation culturelle est d'abord une bataille narrative. Si l'Afrique ne forme pas ses chroniqueurs, d'autres chroniqueront sa disparition. Si elle ne forme pas ses critiques, d'autres décréteront ce qui, de sa création, mérite de durer.
IV. De Windhoek à Yaoundé, le même combat
L'architecture à quatre niveaux est un bel édifice. Elle sépare, elle clarifie, elle protège. Mais toute architecture a besoin d'un sol, d'un climat, d'une lumière. Le sol, c'est la souveraineté économique et politique des médias. Le climat, c'est la reconnaissance du public comme acteur à part entière. La lumière, c'est la légitimité culturelle de nos propres critères de jugement.
La métaphore du stade doit être complétée. Le stade n'est pas un équipement standardisé qu'on peut importer clé en main. C'est un lieu organique, ancré dans une terre, une histoire, une langue. Les joueurs n'y appliquent pas un règlement universel venu d'ailleurs. Ils y inventent, ensemble, les règles d'un jeu qui leur ressemble.
Que cette 33ᵉ Journée mondiale de la liberté de la presse soit donc l'occasion non seulement de célébrer des concepts, mais de les exposer au vent de Windhoek, qui n'a pas fini de souffler. Le 3 mai n'est pas la fête des journalistes. C'est la fête du droit des peuples à se raconter. Et ce droit ne se quémande pas. Il s'organise, il se finance, il se défend.
Houajié Nkouonkam
Médiateur culturel
Fondateur & gérant, Pyramidion Corporation